J’ai construit mon homosexualité comme la plus normale des normalités


Appartenir / jeudi, mai 27th, 2021

Guillaume Perilhou part de son expérience en tant qu’homosexuel en France pour dresser un miroir face à celle de Jan Snarski, un Polonais de quarante-cinq ans son ainé. Aucun des deux n’échappe aux stéréotypes et aux critiques. Mais à l’âge où le premier sait qu’il peut légalement se marier dans son pays, le deuxième vit dans la peur et la répression. 
Portrait de deux homosexuels, inégaux en droits.

 » C’est toujours intéressant d’essayer d’écrire le sensible parce que notre sensible c’est la vérité. On a un métier où ne pas avoir peur des histoires intimes c’est souvent bénéfique. Ça permet de développer une sensibilité, une finesse qui permet de mieux parler des gens, de faire de meilleures interviews…  » Guillaume Perilhou

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« Est-ce que les gens naissent égaux en droits, à l’endroit où ils naissent, que les gens naissent pareils ou pas » ? Être né quelque part, quelque part au hasard. On connait la chanson. Les homosexuels sont coupables dans 77 pays du monde, condamnés à mort dans 11 d’entre eux. Je suis homosexuel dans un pays qui m’autorise aujourd’hui à me marier. Jan Snarski est homosexuel en Pologne, né il y a 70 ans à la frontière biélorusse. Récit.

Les amis d’un médecin lui posent des questions sur leur santé. Les amis d’un avocat lui posent des questions sur leurs droits. Les amis d’un homosexuel, eux, lui posent toujours deux questions : « À quel âge t’en es-tu rendu compte ? Comment tes parents ont-ils réagi ? » Je suis né à Quimper en 1990, de la rencontre d’un journaliste et d’une institutrice. J’ai grandi dans un petit village du bout du monde, à l’abri des châtaigniers de la route des châteaux, près des allées cavalières bordées de ronces et de fougères qui menaient aux rives de l’Odet, et où je me baignais, enfant, aux premiers rayons de l’été.
On ne nait pas homosexuel mais on le devient – pourquoi et comment, on ne le sait pas vraiment, mais l’on se demande si le savoir vraiment serait une bonne chose. La question du « devient » est non seulement souvent source d’angoisses et de douleurs, mais aussi, parfois, la certitude d’une rupture avec ceux qui sont généralement les premiers à l’apprendre : les parents. J’ai annoncé mon homosexualité à ma mère par un après-midi du mois de mai. J’étais dans un train. J’avais 19 ans et l’inconscience dans mon sac : je l’ai annoncé par un texto de quelques mots, sans doute pensant que ce ne serait pas une surprise. Trois heures plus tard, je recevais une réponse m’intimant de passer une bonne journée. Du côté de mon père, la pilule fut un peu plus dure à avaler. Mais une petite semaine lui suffit à la digérer.
De cette chance d’avoir des parents ouverts d’esprits et sur le monde, j’ai construit mon homosexualité comme la plus normale des normalités, quelque chose à ne pas cacher. À l’affirmation selon laquelle l’homosexualité fait partie de la vie privée, je réponds que non. L’homosexualité est une caractéristique. La couleur des yeux est une caractéristique physique qu’on ne choisit pas. On ne choisit pas d’être homosexuel, comme on ne choisit pas non plus sa taille ni son prénom. Cacher son homosexualité revient à la considérer comme une tare un peu honteuse, et à cacher sa véritable identité. Bien sûr, je suis un homosexuel qui a grandi en France, pays des droits de l’homme, mais je ne sais pas si un homosexuel a déjà grandi en France sans rencontrer l’homophobie. J’aurai expérimenté les insultes, dans la cour du collège et dans la rue, les jetés de tomates depuis le deuxième étage d’un immeuble en plein Paris, les agressions physiques dans le Marais et les menaces de mort sur un parking. Parce que je n’ai jamais eu honte. Mais je suis devenu homosexuel dans un pays qui l’accepte peu à peu. Et j’ai de la chance.

« J’ai été arrêté plusieurs fois par la police parce que je suis homosexuel »

Jan Snarski est né en Pologne en 1945. Je l’avais interviewé chez lui, en mars dernier, dans son petit appartement de la périphérie de Wroclaw, au sud-ouest du pays où il vit seul. Je me souviens de sa gentillesse et de son torrent de paroles. Je me souviens qu’il avait toujours peur. « Je ne veux pas que mon nom apparaisse dans le portrait que vous publierez. J’ai déjà eu des graffitis homophobes sur ma porte. Aujourd’hui, je suis fatigué. » En 1970, Jan déménage de la frontière biélorusse où il habitait chez ses parents pour s’installer à Wroclaw. Il avait 25 ans, un premier emploi de jardinier et la peur que les gens sachent. « J’étais effrayé à l’idée que quiconque apprenne mon homosexualité. D’autant plus que je n’habitais pas chez moi, mais chez l’homme qui m’employait. » En 1985 débutait l’opération « Hyacinthe », une opération de masse qui visait à répertorier les homosexuels du pays et leurs proches. Des arrestations fréquentes, des interrogatoires pressants où l’on demande de dénoncer les autres. « Entre 1985 et 1987, j’ai été arrêté plusieurs fois par la police parce que je suis homosexuel. Un jour, un policier a dit à l’un de mes amis de se faire interner. Il lui a répondu qu’il n’y avait pas de traitement. »

Au total, une trentaine de connaissances de Jan sont mortes durant cette période. Parmi elles : des hommes mariés, des jeunes et des malades du SIDA. « Certains probablement tués par la police », dit-il en précisant qu’il n’était « pas un des principaux activistes. Parfois, des policiers en civil faisaient des descentes dans les lieux gays. » Il avait laissé un silence. « Et frappaient. » À la fin des années 1990, Jan s’est engagé dans un mouvement de militants pour les droits des LGBT. Le 30 novembre 2014, je célébrais mes 24 ans à Lille quand Jan Snarski, lui, fêtait l’élection de Robert Biedron, le nouveau maire de Slupsk, au nord de la Pologne. Le premier maire ouvertement gay au pays de Jean-Paul II.
Au bout d’une heure et demi, notre traducteur devait partir prendre son train.
En quittant Jan, j’avais envie de pleurer. Au lieu de quoi je l’ai remercié.

Guillaume PERILHOU, Axel ROUX.

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