Je me suis toujours demandé pourquoi il avait refusé de se soigner


Choisir, Grandir / dimanche, mai 23rd, 2021

Elle-même victime d’agression sexuelle par une connaissance de sa famille, Juliette décide de se rendre à une réunion de l’Ange bleu, une association qui propose des tables-rondes entre pédophiles et victimes.


Paroles de pédophiles

Ma grande sœur a eu dix-huit ans le jour où elle est allée porter plainte contre Alain. Le mari de ma marraine, meilleur ami de mes parents. Avec elle, une autre de mes soeurs. L’explication : « Il a fait des choses qu’il n’avait pas le droit de leur faire. Est-ce qu’il t’a fait pareil ? » Non, rien. Enfin, je crois.

La procédure judiciaire a débouché sur un procès. Dur pour mes sœurs. « Des menteuses », selon l’avocat de la défense. Alain a toujours nié. Seules requêtes de mes parents pour ce premier procès : un euro symbolique et des soins.

Premier procès car il y en a eu second. Le mien. A onze ans, j’ai pris mon courage à deux mains pour parler de ce qu’il m’avait fait à moi aussi. Trois ans plus tard, c’était à mon tour de faire face à l’avocat de la défense. Alain a continué de nier. A cette occasion, on a découvert qu’il niait aussi qu’il était malade. L’obligation de soin n’a pas été respectée. Cette fois-ci la sanction a été plus sévère : trois mois de prison avec sursis et mille euros d’amende.

Je suis sortie du procès mitigée. Soulagée que tout soit fini mais inquiète. Pour Alain et pour les autres. Etrangement, pour lui parce qu’il était malade, mais surtout pour les autres qui croiseront peut-être son chemin.

Je me suis toujours demandé pourquoi il avait refusé de se soigner. C’est un regret.

Je n’ai pas pu le découvrir, je ne le pourrai jamais car il est mort.

L’association l’Ange bleu, propose des tables rondes entre pédophiles et victimes. Étrange voire malsain comme concept au premier abord, je vous l’accorde. Le but de la méthode : mettre en place une écoute pour comprendre. C’est Latifa Bennari, victime et mère de victime qui chapote. Intriguée, curieuse d’entendre ce qu’”ils” avaient à dire, je l’ai appelée. Elle m’a chaleureusement invitée à venir à une de ces réunions.

La semaine d’avant, c’était compliqué. Le jour même, j’ai failli ne pas y aller. J’aurais regretté.

Une grande maison dans la région parisienne, au numéro 86 d’un boulevard pasteur. Bienvenue chez Latifa. Elle accueille les invités avec le sourire, un casque audio sur la tête branché à son téléphone. Il ne s’arrête pas de sonner. Impossible de discuter deux minutes avec elle pour s’éclipser, se préparer. Pas le choix, il faut entrer dans la gueule du loup.

Elle m’amène au salon : « On ne va pas tarder à commencer . Autour de la table basse, une dizaine de personnes. Ils discutent tranquillement de la raison de leur venue. Drôle de salle d’attente. Très rapidement, l’hôte invite tout le monde à descendre.

En bas des escaliers se trouve une très grande table noire parsemée de gâteaux arabes et de boissons – sans alcool –  en tout genre. Une immense télé trône au dessus de la table. La cheminée et les briques rouges de la maison rendent l’espace convivial. Les sept personnes installées semblent se connaître. Sur le côté, les « tribunes » : cinq ou six spectateurs sont là pour observer la “réunion”.

Le temps que tout ce petit monde s’installe il y a déjà des échanges : « J’ai failli ne plus être là, Latifa m’a aidé », lâche Hervé* qui a pris la parole. Son entourage savait pour sa tentative de suicide, mais ne connaissait pas les raisons. C’est Latifa qui a parlé à sa famille de son attirance pour les enfants et de sa souffrance. Désormais sa famille le soutient dans son parcours de soin. « Il ne faut pas t’habituer à être assisté », intervient Latifa. La remarque est sèche mais bien reçue. L’homme acquiesce.

Après cette discussion informelle, la maîtresse de maison reprend la main et distribue la parole. Le tour de table commence pendant que les retardataires arrivent : « Bonjour, tout le monde » lance un homme tout sourire.  

C’est le tour de Grégoire*, 21 ans de parler. Une tête d’ange qui lui donne l’air d’un enfant. Timide, le jeune homme se lance : « Ça a commencé quand j’étais adolescent. Je n’acceptais pas mon nouveau corps, je me sentais agressé. J’allais voir sur internet des photos d’enfants. C’est là que ça a dérapé. » Il est lucide sur son problème depuis deux ou trois ans et arrive à se contrôler depuis un an. « Je suis attiré par les jeunes garçons », confesse-t-il. Conscient que ce n’est pas normal, Grégoire est suivi par une psychologue depuis quelques mois, et est déjà venu une fois à une réunion de Latifa. Toute la table l’écoute attentivement. Grégoire est ce que l’on appelle « consommateur » et non « auteur ». Il regarde des images pédopornographiques mais ne fait rien. C’est sa mère qui l’a orienté lorsqu’elle a trouvé des photos sous son oreiller. Latifa le félicite avant de lui demander : «  A quelle heure tu as ton train ? Ta maman m’a demandé de t’emmener. » A 21 ans, un enfant coincé dans un corps d’adulte.

La présidente de l’association donne la parole à Roland 44 ans. Il a été contacté par Latifa à la demande de sa femme et de sa fille.  Roland a agressé sa fille sexuellement lorsqu’elle avait 12 ans pendant un an et demi : « J’avais un écho intellectuel avec elle que je n’avais plus avec ma femme », confesse l’homme. L’envie sexuelle est venue avec le temps, lui parle même d’amour: « J’étais amoureux d’elle, affirme-t-il, mais il me semblait qu’elle aussi l’était. Je ne croyais pas que ce que je faisais était mal. » Oui mais ça l’était rétorque Latifa au quart de tour. Sa relation avec sa femme qui n’allait plus, un voyage au Nigéria qui a laissé des séquelles psychiatriques. « Ne te cherche pas des excuses. Si tu n’es pas conscient du problème et que tu ne veux pas avancer, ne viens plus », explique calmement la meneuse de débat. Roland continue : « Il fallait qu’il y ait un coupable pour ma femme », du tac au tac Latifa : « Vous l’êtes. »

La présidente de l’association Ange bleu n’a pas de pitié pour les gens autour de la table. Elle-même victime – elle a subi des attouchements sexuels quand elle était jeune – Latifa écoute. « Le but est de rentrer dans une dimension qui relève plus de la prévention que de la punition. Souvent les auteurs et les consommateurs ont conscience de leur problème bien plus tôt. Ils ne sont pas écoutés », explique-t-elle. Cette femme est là pour les écouter, pour leur apporter de l’aide. Aux victimes aussi. Mais pas question d’assister, il faut que celui ou celle qui vienne la voir soit actif dans sa démarche. « Plusieurs personnes sont venues une fois, ont eu des propos déplacés. Je ne les ai jamais autorisés à revenir car elles ne sont pas motivées », précise Latifa. Sous sa tignasse blonde, derrière son micro, se cache un grand cœur.

Je ne crois pas qu’Alain aurait accepté de la rencontrer si nous avions eu connaissance de cette association au moment des révélations. Je crois que le problème se situe en amont. L’aspect préventif en matière de pédophilie devrait primer. Lors de la réunion j’ai souvent entendu que ces hommes savent avant mais qu’ils ont peur de parler à cause de « l’image que cela renvoie. Marc Dutroux par exemple, on a tous l’image du fou qui enterre les enfants dans son jardin. » Alors ils se taisent. Certains explosent au bout d’un moment.

Il est vrai que l’affaire Dutroux a marqué les esprits. Ce belge qui a enlevé, séquestré, violé, assassiné plusieurs dizaines d’enfants dans les années 90.  En 2004, son procès était celui « du siècle » selon les médias belges. La pédophilie et les crimes qui en découlent ont vraiment explosé à ce moment là. Et je crois que pour plusieurs générations, dans l’imaginaire, le mot « pédophile » est lié à « Marc Dutroux ».

De la prévention pourrait finalement être une solution. Un vrai plan santé.

L’Allemagne a une longueur d’avance en la matière. Elle a débuté en 2005 une campagne de prévention pour promouvoir le projet Dunkelfeld. Sous couvert d’anonymat, des hommes attirés par le corps des enfants sont appelés à se rendre à des réunions avec des professionnels pour en discuter. Il ne s’agit pas de les soigner, car la pédophilie est un trouble mental qui ne se résorbe pas et dont on ne connaît pas l’origine mais d’empêcher le passage à l’acte ou la récidive. Le slogan de la campagne : « Vous n’êtes pas coupables à cause de vos désirs sexuels mais vous êtes responsables de votre comportement sexuel. On peut vous aider. Ne devenez pas un délinquant. » Le projet est financé en partie par le ministère de la Justice allemand à hauteur de 583 000 euros par an. Aujourd’hui, la demande est forte : il existe une dizaine de centres qui proposent des thérapies. En France, seule l’Ange bleu propose un espace d’écoute à ces personnes en souffrance.

« Parler, c’est un soulagement ». C’est au tour de Mathieu, 36 ans, de parler. C’est le retardataire souriant, sous antidépresseurs. « Pour moi c’est compliqué, je ne sais pas par où commencer », avoue-t-il en cherchant des regards complices autour de lui. L’histoire, il choisit de la raconter chronologiquement. Dès le collège, il sait qu’il aime les garçons. Mais l’homosexualité, « c’est contre-nature » selon sa mère. Au lycée cette attirance se dirige vers les jeunes garçons. Il évoque l’affaire Dutroux qui éclate à ce moment là : « Je me sentais comme un monstre, c’était inavouable. » Et puis à la fac, il “tombe amoureux” … de son petit cousin, huit ans à l’époque. Les attouchements commencent. Cela dure pendant six ans. Pour ses études, Mathieu part dans le sud de la France. Nouveaux horizons, nouvelle vie. Mais la situation dérape de nouveau un jour alors qu’il rentre pour le week-end. Il voit son petit cousin, petit frère de la précédente victime, en caleçon dans le salon. Incontrôlable, Mathieu recommence. Cela fait deux.

Installé dans le Sud-ouest, le désormais presque trentenaire, “ tombe amoureux ” une seconde fois. Cette fois-ci, il s’agit du fils d’un couple d’amis. Il est son entraineur de rugby également : « Ce n’était pas dans le projet d’avoir des rapports sexuels », confesse-t-il. C’était quoi le projet alors ? « Je ne sais pas. Je ne voulais pas lui faire de mal. Et puis, je me suis retrouvé à dormir dans son lit… Les attouchements ont commencé. » Le cercle vicieux de nouveau. Avec du recul il évoque cet amour qu’il pensait réciproque : « Il m’aimait malgré les attouchements et pas grâce à … »

Tout se termine lorsqu’un soir sa mère l’appelle pour lui dire que son petit cousin, la seconde victime a essayé de se suicider et que c’est de sa faute : « Une fraction de seconde j’ai pensé : ‘Ça y est, c’est fini.’ » A la brigade des mineurs de Paris, il parle de tout. Les deux cousins ne se portent pas parties civiles. Pour la dernière victime, il est jugé, fait de la prison. A sa sortie, il est soumis à une obligation de suivi par une psychologue. Bidon selon lui : «  Rien n’est noté sur le papier du suivi. Je peux dire à mon psy que je suis alcoolique, elle met juste son tampon. »

Il existe une faille dans le système judiciaire. C’est à lui de s’assurer que des soins sont bien apportés à des auteurs ou des consommateurs condamnés en renforçant le système de contrôle des suivis. Marc Dutroux ne dépendait pas du système français, mais était récidiviste. Alain a peut-être fait d’autres victimes.

Au milieu de ces hommes déterminés à passer outre leur attirance pour les enfants, il y a Noël*. Calme, la soixantaine : « Je travaille dans le dessin animé. J’ai été abusé par mon hôte en Angleterre quand j’avais 12 ans. Je m’en suis rendu compte après. J’étais dévasté. » Clair, net et précis avec beaucoup de sang-froid. Puis il raconte petit à petit son histoire. Plus tard, c’était en fait, quand il avait passé quarante ans. Progressivement, la carapace se brise. Autour de la table, cela fait trois heures que l’on s’écoute, mais tout le monde reste très attentif à ce qu’il raconte. Latifa le pousse. Il explique qu’il va parler de pédophilie dans un dessin animé prochainement. Sa voix est tremblotante : «  Je suis ému car une de mes anciennes élèves s’est suicidé la semaine dernière car elle a été victime d’un viol. » Il craque, s’effondre en larmes. Un bras se tend pour lui faire passer une des nombreuses boîtes de mouchoirs sur la table. Encore une fois, un silence d’écoute.

Dans mon cas, c’est une partie du remède. Assumer qu’on peut faire du mal ou qu’on en a fait. Comprendre que ce n’est pas normal et qu’on est en faute. C’est rassurant. Le combat n’est pas vain. Lorsqu’il y a abus, il est important que la pédophilie soit reconnue. Pour la victime qui n’a rien demandé. Pour l’auteur qui doit se soigner. Il y a des personnes, prises par des tourments similaires à ceux d’Alain, qui veulent changer.

Aussi vite qu’il s’est effondré, Noël se reprend. Il passe sa main sur son crâne à moitié dégarni, remet ses lunettes en place. Il esquisse un sourire gêné puis se remet à parler d’autre chose. Il évoque de nouveau son projet de dessin animé.

Comme Noël on passe à autre chose. A chacun son combat et sa façon de combattre ou d’en parler. Latifa milite, lui produit, moi j’écris.

Juliette DLS

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