J’ai été anorexique, et ma mère avant moi


Choisir, Grandir / dimanche, mai 23rd, 2021

Dans ce travail qui mêle écrit et extraits audio, Joséphine revient sur ses troubles du comportement alimentaire. Elle choisit de confronter sa mère sur le sujet, elle-même anorexique quand elle était jeune, afin de sortir d’un silence pesant et de faire un premier pas vers la guérison.

« Le thème était une évidence, le fait de parler de moi-même une galère. Je ne suis pas sûre de ce qu’un tel travail peut apporter à ceux qui le lisent. Je sais seulement ce qu’il m’a permis à moi d’intime – justement : une libération, une prise de distance, la possibilité d’en parler et d’en faire autre chose. » Joséphine D.


Les TCA, ma mère et moi

L’anorexie touche tout le monde. Les filles et les garçons, les pauvres comme les riches. Ma famille, mes amis, les gens dans les documentaires. Et moi. Je voulais parler de psychiatrie et de médecine, de poésie, des autres. Accumuler les témoignages, et généraliser. J’avais de grands projets de reportage, mais ma propre histoire fait obstruction. J’ai été anorexique, et ma mère avant moi. Pourtant, je le lui ai toujours caché. J’ai décidé d’enfin en parler avec elle, pour mieux écrire demain.

 Le Professeur Dodin m’intimide. Il est aimable, pourtant, tout sauf guindé quand il s’assoit, mais ses yeux ne trompent pas. Il écoute attentivement, et sonde du regard. En un sens, c’est normal : c’est son travail. Vincent Dodin est psychiatre et chef de service à l’hôpital Saint-Vincent de Paul de Lille, où il soigne les troubles des conduites alimentaires. Il y a consacré sa carrière, et un livre, Anorexie, boulimie, en faim de conte, sorti en février. 

Il ne s’y destinait pas. Jeune étudiant en médecine, il s’était promis après quelques stages, de ne jamais faire de psychiatrie, et « certainement pas » de prise en charge des TCA. « Parce que c’est un métier difficile, et des maladies qui bouleversent » confie-t-il, un peu grave. « Par rapport à la souffrance des malades, et au fait que ça pourrait être des gens que vous côtoyez, des gens de votre âge ». Je ne lui ai pas encore dit que j’étais moi-même anorexique. Peut-être l’a-t-il deviné ? Je ne le saurai jamais. 

Je suis l’archétype de l’anorexique européenne. Je suis blanche et bonne élève, je n’ai jamais manqué de rien, je suis plutôt anxieuse, et j’ai un Surmoi énorme. Il y a une culpabilité derrière la maladie qui fait qu’en parler est difficile. Je m’en veux, alors je me rends malade. Et je m’en veux d’être malade. Alors je me cache. J’ai plongé vers 16 ans, mais ça  a toujours été là. Déjà dans l’enfance, mon corps me dégoûtait. Au lycée, j’ai essayé d’aller mieux en maigrissant un peu. J’ai sauté un repas, puis deux. Puis trois. Et tout s’est emballé.

 J’étais accro à ça. Je savais le mal que je me faisais, mais je me sentais forte. Là-dedans seulement. Je contrôlais mon corps, mieux qu’avant, et mieux que les autres. Je pouvais refuser de la nourriture alors que mon estomac se tordait dans mon ventre, regarder les gens manger et sourire. J’avais l’impression  de choisir. Il y a aussi quelque chose dans le jeûne qui grise. Une fatigue aérienne un peu étrange, et cette électricité derrière les tempes. C’est sûrement chimique. Je me sentais fière de moi, et à l’abri. J’étais aussi très seule.

 L’anorexie est une addiction. Un « plaisir addictif de perdre du poids » plus qu’une peur de grossir, selon le professeur Dodin. Comme le jeu, l’alcool, la drogue. On se retrouve absorbé par des listes et des nombres : les aliments qu’on mange, ceux qu’on rejette, les calories qu’on absorbe, et celles qu’on brûle. Le corps aussi devient une obsession. On l’observe, on le palpe, on le mesure en permanence. 

 Dans leur documentaire, Chère Anorexie, Judith du Pasquier et Sylvie Quesemand-Zucca  commencent par filmer un exercice imposé aux patientes à l’hôpital. On leur demande d’écrire deux lettres à leur maladie : une première, pour lui expliquer ce qu’elles aiment en elle, et une seconde, sur tout ce qu’elles détestent. Le brouillon d’une rupture. Souvent, elle prend longtemps. L’anorexie est tour à tour une alliée et une ennemie, mais c’est toujours une compagnie. Arrêter d’être malade, c’est dire adieu à cette défense.

C’était mon secret. J’aurais pu en parler pourtant, parce que des gens comme moi j’en voyais, partout. Deux cousines. Une ancienne colocataire lettone, fière de lâcher posément « Je peux manger une pomme par jour et me sentir parfaitement bien ». Ma meilleure amie, brusquement mince, minuscule, qui maintient, les yeux rivés au sol s’être « seulement mise au sport ». D’autres amies, et des amies d’amies aussi.  Je n’ai rien dit. L’anorexie touche au moins 600 000 personnes en France, mais on n’enregistre que ceux qui se déclarent – et beaucoup préfèrent, comme moi, que personne ne sache. 

On se reconnaît entre nous. Je vois les yeux des gens, quand ils lisent une étiquette ou  surprennent leur reflet dans une vitre. Ils parlent sans arrêt de nourriture mais ils ne mangent pas.  Je vois bien leur culpabilité viscérale quand ils ont « trop » mangé, justement, leur haine des gros, d’eux-mêmes. Ceux qui mâchent des chewing-gums pendant que les autres déjeunent, et  boivent des litres d’eau à table. Les maxillaires gonflées dans des visages minces. Elles sont comme ça parce qu’ils vomissent.

 Surtout, je vois ma mère. Partie de chez ses parents avec des rondeurs adolescentes et squelettique deux ans plus tard. Elle va bien aujourd’hui, mais elle aurait pu mourir. Je connais son histoire, elle me l’a racontée dès l’enfance.  Elle en parle encore parfois, d’ailleurs, mais je n’ai jamais eu le courage de lui dire que je comprenais. Jusqu’au mois dernier. C’était trop intime, trop proche. Surtout, je me sentais coupable. Je ne voulais pas lui faire du mal. 

Ma mère n’a pas vu mon anorexie, mais elle n’est pas surprise. « Déjà, toute petite » raconte-t-elle, «  tu laissais un peu de nourriture dans ton assiette, alors que personne ne fait ça, chez nous . Mais en dehors de ça, non, je n’ai rien vu. » Elle sourit. Elle regrette que les blessures se transmettent parfois, mais elle m’aidera. Elle est surtout heureuse de pouvoir en parler. 

Moi aussi. J’avais peur de briser quelque chose, mais les mots que j’ai mis cinq ans à prononcer ne m’ont pas éloignée d’elle. Avant de quitter le bureau du professeur Dodin, je lui confie à lui aussi pourquoi le sujet me touche . Un peu pris de court, il m’explique que la maladie, comme bien des choses, peut se transmettre – par les récits et les non-dits plus que par les gènes. Il ajoute que les malades dissimulent souvent longtemps, avant de commencer à parler. Pour moi, c’est sans doute le moment. Ma mère s’exprime avec calme, douceur, sans douleur. J’espère le faire comme elle un jour.

Joséphine D.

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