Je ne sais plus qui est ma tante


Choisir, Grandir / dimanche, mai 23rd, 2021

Louise est partie à la rencontre de sa tante, pas celle qu’elle avait connue, mais celle que la maladie a éloigné de ses proches. Cette maladie, c’est la bipolarité. Dans cet article à la première personne, Louise choisit de se confronter à cette maladie et au silence familial sur l’histoire de sa tante.

« Ce travail était l’occasion de surmonter ma pudeur et ma timidité pour échanger avec mes proches sur un sujet tabou dans ma famille. J’avais un prétexte et une légitimité. Je me suis dit que c’était le bon moment pour « faire la lumière » sur un sujet plein de non-dits. » Louise C.

« J’ai trouvé intéressant de sortir « l’intime » du « personnel » pour le contextualiser, le généraliser. Être bipolaire ne concerne pas seulement ma tante. D’autres personnes en souffrent, même si différemment. Être journaliste, c’est aussi tracer des fils entre les histoires personnelles et l’histoire collective. » Louise C.


Comment j’ai rencontré ma tante

Samedi 1er avril. Je vais rendre visite à ma tante. Hasard fortuit, j’ai choisi le jour du faux – du poisson d’avril – pour parler vrai. Je ne réalise pas vraiment. Je ne sais pas à quoi m’attendre. Dans le bus qui m’emmène depuis la gare du Nord jusqu’à Saint-Mandé, dans le sud de la capitale, je gribouille quelques questions sur un carnet pour me donner une contenance. J’y vais la fleur au fusil.

Je ne sais plus qui est ma tante.

Je sais juste qu’elle est bipolaire et qu’on n’en a jamais parlé. J’ai rendez-vous avec elle à 16 heures, à la clinique privée Jeanne d’Arc, 55 rue du commandant Mouchotte où elle est hospitalisée depuis une semaine.

« A tout de suite ma Loulou ». C’est son dernier texto. Deux semaines auparavant, je l’avais appelée pour lui demander si on pouvait se voir. Discuter des troubles bipolaires qui lui font traverser successivement des phases dépressives et des phases maniaques. Elle a réagi très simplement. « Oui bien-sûr quand tu veux ma Loulou ». J’étais soulagée. Je pensais qu’elle n’oserait pas parler de sa maladie avec moi. Car entre elle et moi, sa maladie n’existe pas. Elle est invisible. Ou presque.

Ma tante s’appelle Marie-Anne. Elle a toujours été pour moi une éternelle jeune femme de trente ans. Elle a les cheveux blonds, souvent longs remontés en queue de cheval à la Brigitte Bardot. Elle a une peau hâlée parsemée de grains de beauté qu’elle a toujours soignée avec des crèmes qui sentent bon. Entre les effluves de parfum, elle sent la vie urbaine, la cigarette, le macadam. Quand elle vient nous rendre visite à la campagne, c’est le dimanche ou un jour férié, c’est la fête. Elle sourit, elle est enjouée. L’été, elle porte des tuniques larges en lin blanc. L’hiver, elle met des jupes courtes et des bottes couleur d’automne.

Elle ne reste jamais longtemps. Du plus loin que je me souvienne, elle n’a passé la nuit chez nous qu’une ou deux fois. Elle vient pour les anniversaires. Elle est née le même jour que mon petit frère, le 17 juin. Le signe astrologique du Gémeau. Une personnalité double m’explique Simone, ma grand-mère, qui ajoute en soupirant « comme si ça ne suffisait pas, je lui ai donné un prénom composé ». Docteur Jekyll et Mister Hyde.

Elle est souvent venue accompagnée. Avec des hommes. Très différents. Il y a eu Fred, le réalisateur, Nicolas, l’ingé son, Philippe, le banquier puis Rémi le steward, et j’en oublie quelques autres. Elle fume beaucoup. Des Marlboro. Elle a, comme mon père, un grand rire communicatif. Une explosion. Ma famille aime se moquer : « se vanner ». Son rire finit dans un aigu du fond de la gorge. Sa bouche grande ouverte dévoile ses canines aiguisées. Il y a chez elle quelque chose de drôle et de vif.

La première fois que j’ai sentie, enfant, une fêlure chez Marie-Anne c’était à La Baule, station balnéaire bourgeoise sur la côte Atlantique où je passais tous les étés chez ma grand-mère Simone. Un été, je devais avoir 8 ans, Marie-Anne était là aussi. On rentrait toutes les deux de la plage, les serviettes sous le bras et du sable entre les doigts de pied. Dans les escaliers, elle s’est arrêtée. Elle avait l’air très triste tout d’un coup. Je crois qu’elle pleurait. Elle a dit vouloir me confier un secret. Elle aimait encore Fred, le grand amour de sa vie. J’avais été très impressionnée par sa tristesse immense que j’avais gardée au fond de moi par loyauté envers ma tante.

Quelques années plus tard, j’ai compris, vaguement, que ma tante était différente des autres adultes, un peu excessive, un peu irraisonnable. Pour mon anniversaire j’avais annoncé à ma famille que je voulais changer la décoration de ma chambre dans les tons rouges. Cette décision avait fait l’objet de choix concertés et de plans minutieux avec ma mère.

Le jour de mon anniversaire, ma tante est arrivée comme une tornade. Lampe de chevet, paravent, bougies, coussins, dessus de lit, tout était rouge, il ne manquait rien. C’était trop. Trop de cadeaux. J’avais éprouvé un malaise devant tant d’étalage car je sentais une gêne chez ma mère que je n’arrivais pas à expliquer. Ce n’est pas tant l’attitude de ma tante qui me dérangeait que les émotions qu’elle faisait naître dans ma famille. C’était comme si son côté sombre et dépressif que je ne connaissais pas se reflétait sur les visages des autres. Je voyais comme une ombre passer subitement dans leurs yeux.

Mes oreilles ont commencé à capter des récits partagés à voix basse par les adultes préoccupés. Mais je ne comprenais pas. Je ne sais pas quand j’ai entendu pour la première fois l’expression « bipolaire ». A chaque fois que je voyais ma tante, ce n’était que soleil, bonne humeur et fête. J’étais tombée sur une carte postale qu’elle nous avait envoyée depuis le C.A.L.M.E, un nom énigmatique qui me faisait penser à de la science-fiction. Elle disait s’y reposer et s’apaiser. Il y avait des soleils dessinés sur le dos de la carte. Ma famille avait pudiquement parlé de « centre de repos » pour ce centre de cure « alcoologie – addictologie ». Depuis sa rupture avec Fred, Marie-Anne avait commencé à boire seule et beaucoup. C’était de l’autodestruction. Elle avait dû arrêter de travailler. Elle s’était éloignée de ses amis, de son ancienne vie. Elle dérivait. Ma grand-mère l’avait convaincue de se faire soigner au C.A.L.M.E. Ce sera le premier d’une longue série d’hospitalisations et de cures de repos. La C.A.L.M.E se trouve dans une région du Sud de la France où poussent les oliviers. Elle en ramènera un qui deviendra son mari, Rémi Delolivier.

Adolescente, une distance s’est installée car j’étais une lycéenne très occupée. Je vivais à l’internat, loin de ma famille. Je n’ai vécu que de loin le mariage de ma tante et la naissance de son fils, Emile.

Après le baccalauréat, j’ai emménagé chez ma grand-mère Simone à Tours. Peu de temps auparavant ma tante quittait la ville pour rejoindre Paris. Elle avait scolarisé son fils autiste dans un centre spécialisé. Elle partait, j’arrivais. J’ai vécu dans sa chambre d’enfant chez ma grand-mère pendant deux ans. On la surnommait la petite chambre jaune. Il y avait sur les étagères ses livres d’école. Des cours d’anglais, de communication visuelle. J’ai trouvé des albums photos, de vieux carnets annotés pour moitié avec des poèmes, une photographie dédicacée de Jean-Luc Anglade, un acteur des années 1980. J’avais l’impression de voyager dans le temps, dans son adolescence. C’est comme si je la connaissais trop intimement et pas du tout en même temps.

Ma grand-mère me parlait souvent de ma tante avec inquiétude. Elle lit tous les romans, tous les essais qui parlent de bipolarité. Elle est incollable sur tous les documentaires. J’écoutais le soir assise à la table de la cuisine ses déchirements au sujet de ma tante. Ma grand-mère supportait mal la distance avec sa fille qu’elle sentait toujours plus fragile. Marie-Anne continuait de se détruire. Elle s’accrochait à l’alcool désespérément, elle mangeait mal et très peu. Ma grand-mère me racontait comment Marie-Anne passait des journées, des semaines entières à rester au lit sans pouvoir se lever lors de ses phases dépressives. Au contraire, quand elle était prise de manie, elle s’activait toute la nuit jusqu’à l’aube pour déplacer les meubles, réorganiser l’appartement, elle buvait et elle devenait violente, agressive. Ma grand-mère, les larmes aux yeux, me racontait ses derniers voyages à Paris où sa fille, ivre, l’insultait et la mettait dehors.

Plusieurs fois les pompiers ont dû intervenir pour emmener ma tante. Elle a été hospitalisée à l’hôpital Sainte-Anne à Paris « chez les fous, tu imagines » me disait ma grand-mère. Mais justement je n’arrivais pas à imaginer. J’étais toujours sonnée par ces récits d’une violence inouïe. Comment les aider ? Que faire ? Que changer ? Ma grand-mère éprouve beaucoup de culpabilité envers sa fille. Elle se demande où elle s’est trompée pour que sa fille soit aussi tourmentée. Elle me dit qu’elle a du mal à faire la part des choses, et qu’elle n’arrive pas accepter les moments où Marie-Anne est violente envers elle-même et envers les autres à cause de sa maladie. Et ma grand-mère finit toujours par conclure ses monologues angoissants par « c’est ma fille quand même, je ne peux pas la laisser toute seule ». Je ne savais pas comment conseiller ma grand-mère et je ne le sais toujours pas.

Autant ma grand-mère me partage ses angoisses et me parle beaucoup de ma tante, autant mon père est d’une pudeur extrême. Il contient sa douleur et n’en parle que très peu. Parfois, j’apprends qu’il s’organise pour voir ma tante à Paris afin de la convaincre de se faire soigner, de suivre son traitement, de se faire hospitaliser. Mais lorsqu’il est à la campagne avec ma mère et mes frères, il voudrait ne pas en parler, il voudrait oublier. J’ai grandi avec ces deux modèles, entre l’épanchement de la douleur et son enfouissement. Entre le cri et le bruit sourd.

La dernière fois que j’ai vu Marie-Anne c’était à Noël il y a un an et demi. Elle est arrivée très élégante avec son fils et ma grand-mère. Très vite, quelque chose a dérapé. A la table à manger, un silence pesant s’est installé. La main de ma tante tremble légèrement lorsqu’elle replace ses couverts autour de son assiette. Elle est silencieuse. Le visage de mon père s’est fermé. Je ne comprends pas tout de suite. Je baisse la tête. J’essaie de sauver les apparences en bavardant avec ma grand-mère. Jusqu’au moment où il n’est plus possible de faire semblant. Mon père s’éloigne avec ma tante. Elle a bu en secret en se servant dans l’armoire du salon. Elle est toute frêle et chancelante. J’ai 22 ans mais j’ai l’impression d’en avoir 12. Je me réfugie avec mes frères au deuxième étage. Fuir le monde des adultes. Faire l’autruche. Je ne m’en souviens presque pas. Je n’ai pas revu ma tante depuis. On s’est un peu parlées au téléphone. A peine. Pour se souhaiter un joyeux anniversaire et puis un joyeux Noël. Je préfère lui parler d’autre chose, de moi, plutôt que d’oser lui demander si ça va.

Lorsque ce 1er avril je vais rencontrer Marie-Anne dans la clinique de Saint-Mandé, j’ai effacé ce fameux Noël. Il ne refera surface qu’au moment d’écrire ses lignes.

Je ne sais plus qui est ma tante.

Je sais juste qu’elle est bipolaire et qu’on n’en a jamais parlé. Avant d’aller la voir, j’ai voulu rencontrer d’autres personnes bipolaires. J’ai assisté à la réunion d’un groupe de paroles de l’association Argos 2001 à Roubaix. Encore un nom sorti tout droit d’un livre de science-fiction. Dans ce groupe de paroles, j’étais la seule proche. Il n’y avait que des bipolaires venus partager leur douleur commune, celle d’être incompris.

Tous ou presque ont perdu leur travail. Les changements d’humeur les empêchent d’avoir un emploi stable au quotidien. Une pharmacienne explique qu’il y a des jours où le simple fait de ne pas réussir à soulever la grille de son officine la plonge dans une telle angoisse, qu’elle est obligée de rentrer chez elle et de se terrer dans son lit. Une ancienne fonctionnaire assise à ma gauche parle de sa frustration à décrire sa maladie aux autres. Les mots seraient trop « faibles ». Lorsqu’arrive mon tour de parler, j’ai la gorge nouée. Je ne sais pas trop ce que je veux dire, ni où je veux en venir. Je décris le poids que je sens sur mes épaules.

Ma propre émotion me prend de court. Je parle de la souffrance de ma grand-mère, de mon père et je termine du bout des lèvres par mon projet : celui d’interviewer ma tante sur sa propre maladie. Le silence se fait. Un ancien professeur de collège prend la parole. « Il y a des jours où je me demande si je vais prendre l’ascenseur pour descendre du 8ème étage de mon immeuble ou si je ne passerais pas plutôt par la fenêtre». Il se dit très touché par mon projet. Il avait une femme qui l’a quittée et deux filles dont il n’a plus de nouvelles. Ses accès de manie provoquent chez lui une agressivité telle que lors de sa première crise de manie les pompiers lui ont mis une camisole de force pour le porter à l’hôpital.

Les personnes bipolaires sont souvent seules. Les proches déclarent forfaits. J’ai été impressionnée par ce changement de perspective. Pour la première fois, j’entendais la parole de bipolaires. Ils transpiraient tous une sensibilité à fleur de peau. J’avais l’impression d’être une éponge qui absorbait toute leur douleur. Leurs récits étaient durs mais dans le groupe, tous s’en sortaient et vivaient bon gré mal gré avec la maladie. Le plus important pour un bipolaire, me répétaient-ils tous comme un mantra était « d’accepter son diagnostique ».

Leurs récits volent encore comme des papillons dans ma tête quand que je franchis les grilles de la clinique Jeanne d’Arc de Saint-Mandé. Un immeuble très moderne, très propre, très chic. Il fait très chaud ce jour-là. C’est inhabituel pour un début de mois d’avril. Tout Paris est en fleurs. Il y a du soleil, comme sur les cartes postales de ma tante. Je l’aperçois de loin, à travers les baies vitrées se lever et venir vers moi. Je me sens toute gauche et empruntée. Que lui dire ? Quand est-ce qu’on s’est vue la dernière fois ? Très honnêtement à ce moment-là je ne sais plus.

Il y a longtemps déjà que ma tante s’est coupée les cheveux très courts, qu’elle a renoncé à ses cheveux de Bardot. Mais c’est la première fois que j’imprime et que je me sens adulte ou que je prétends l’être. Marie-Anne complimente mes cheveux épais. Quand j’étais toute petite j’avais comme elle les cheveux fins comme des baguette, on me prenait souvent pour sa fille et puis à l’adolescence mes cheveux ont changé de nature. Après s’être embrassées, elle m’emmène, sûre d’elle vers sa chambre à l’étage. On dirait une petite chambre d’hôtel. Tout est blanc. Une grande fenêtre donne sur la cour. J’essaie de faire la conversation et je la complimente sur l’endroit. Elle me fait remarquer que s’il n’y a pas de barreaux à la fenêtre, celle-ci ne s’ouvre que sur une largeur de 10 cm, pas plus. Le trac nous gagne toutes les deux. Elle s’installe sur son lit, moi à son bureau. Je pose le zoom sur la table.

Ce court enregistrement est un condensé de nos deux heures passées ensemble, d’abord dans sa chambre puis dehors, sur la terrasse de l’hôpital, autour d’un café. Je lui ai souvent coupé la parole pour combler le vide, pour l’aider. Je la voyais à la fois perdue et lucide. Durant l’entretien, elle lisait des notes qu’elle avait prise sur une feuille. La veille, elle s’était renseignée sur internet pour être sûre d’avoir les mots justes pour décrire sa maladie. Pourtant, j’aurais voulu comprendre ce qu’elle-même ressentait. Ce qu’elle m’a raconté, souvent, je le savais déjà. Je l’avais déjà entendu. C’est comme si finalement j’avais toujours trouvé la même Marie-Anne, celle que je connais depuis toute petite. Nous avons parlé ensemble pour la première fois de ses démons. C’est étrange mais je crois qu’ils resteront pour moi irréels tant que je ne les aurais pas rencontrés en vrai.

« Pleased to meet you
Hope you guess my name
But what’s puzzling you
Is the nature of my game »
The Rolling Stones – Sympathy For the Devil

Louise C.

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