Moi, adulte à haut potentiel


Grandir / lundi, mai 24th, 2021

Dans cet article, Marianne Chenou remonte jusqu’à son enfance pour évoquer une différence profonde qui la caractérise encore aujourd’hui : elle est surdouée. Ce qui d’apparence pourrait ressembler à un réel atout est bien plus complexe. De son avance au niveau scolaire à ses relations sociales difficiles, elle retrace son parcours singulier. Et décrit le passage à l’âge adulte comme un « choc », qui l’a poussée à devoir constamment s’adapter.

« C’est intéressant d’arriver à prendre du recul sur ta situation et voir ce que tu peux en tirer d’un point de vue journalistique, et de faire en sorte que ce soit compréhensible pour les autres. » Marianne Chenou


Surdouée

Je m’appelle Marianne, j’ai 22 ans et je suis surdouée. Derrière ce terme, une avalanche de mots vient spontanément : « intelligence »« hypersensible »« bizarre » et même « lunettes ». Mais il y a surtout un sentiment ancré depuis l’enfance, celui d’une différence profonde. À l’âge adulte, ce que je pensais être une avance purement scolaire, est devenu un poids beaucoup plus lourd à porter. Mon meilleur ami et mon pire ennemi. Mais alors comment gérer le fait d’être une adulte surdouée ?

0-5 ans : les signes avant-coureurs

«Quand tu avais 2 ans, on jouait aux dominos ensemble », se souvient mon père. Ma mère se rappelle un déjeuner chez mes grands-parents, devant le JT de 13 heures alors que j’avais 4 ans : « Tu m’as regardée et tu m’as demandé pourquoi il y avait écrit « Inondations » à la télé. On ne t’avait jamais lu un livre avec ce mot, on n’avait jamais parlé de ce sujet avec toi, donc j’ai compris que tu l’avais lu. » Ni eux ni moi ne sauraient expliquer comment j’ai appris à lire.

Mais à 4 ans et demi, le fait était là, je lisais. « C’est ma première élève à lire aussi jeune», avait dit mon
instituteur d’occitan à mes parents. En section bilingue français/occitan, je dévorais le coin bibliothèque de
mes salles de classes, un peu éloignée des autres élèves. Alors à mes 5 ans, en concertation avec l’école, ils ont décidé de me faire passer un test de QI pour envisager que je saute une classe, le CP.

Les enfants précoces : définition

Dans le Larousse, le surdoué est définit comme une personne « dont les capacités intellectuelles sont très supérieures à la moyenne ». Le Larousse Médical est plus précis : « Est défini comme surdoué un enfant dont le quotient intellectuel (Q.I.) dépasse 140 et qui manifeste par ailleurs des aptitudes créatrices dans un ou plusieurs domaines.

L’épanouissement d’un tel potentiel semble dépendre de facteurs héréditaires et d’un milieu investissant fortement le domaine de la connaissance. » Cette définition peut être remise en cause notamment sur le seuil du score de 140 de quotient intellectuel, rabaissé à 130 par la plupart des psychologues.

Une peur panique du changement

Le changement et moi, ça a toujours été un drame. Quand j’étais petite, la vendeuse de chaussures devait prêter une paire pour me les faire essayer à la maison, « le matin, quand tu n’étais pas réveillée pour aller à l’école et que tu ne t’en rendais pas compte » dixit ma mère. Encore aujourd’hui, j’ai besoin d’un certain nombre de repères. Si on les bouscule, j’ai vite tendance à paniquer. Il n’est pas question de faire tout à heure fixe, de la même manière. Mais changer de vie, d’environnement, me demande beaucoup de préparation en amont, et est toujours vécu comme un choc assez violent : déprime, crises de larmes… Le temps que j’accepte et m’approprie peu à peu ce nouvel environnement.

Mon test de QI

On estime que la population française a en général entre 90 et 110 de quotient intellectuel (QI). En dessous de 70, un individu est considéré comme ayant un retard mental. Au-dessus de 130, l’individu est considéré comme surdoué. Tous les formats de test créés par différents chercheurs s’accordent sur cette échelle. La classification de Stanford-Binet évoque un autre palier au-dessus de 145 de QI, mais reste dans cette logique de 130 minimum pour être considéré comme surdoué.

Après une petite heure de test dans le cabinet d’une psychologue spécialisée dans les enfants surdoués, le chiffre tombe. 145 de QI. Mes seuls souvenirs, la maison de poupée avec laquelle on pouvait jouer sur le bureau et un exercice où je n’ai pas su reformer un losange.

Le véritable souci pour la psychologue était la différence entre mon QI et mon QE. Le QE est le quotient émotionnel. Il a pour but d’évaluer ce que la personne est capable d’accepter émotionnellement. Parfois, la maturité intellectuelle de l’enfant dépasse de loin sa maturité émotionnelle. En clair, un enfant peut s’exprimer comme un adulte, mais ne peut pas forcément tolérer la violence qui en découle. Il peut comprendre la

guerre, pourquoi elle a lieu, les enjeux, mais ne pas supporter la violence, les morts et la souffrance engendrés. Dans mon cas, il y avait 18 points de différence entre mon QI et mon QE. Au-delà de 20 points, on estime que cela peut créer un malaise chez l’enfant. Mon suivi était donc indispensable vu la limite à laquelle je me trouvais.

Le sentiment de décalage que ressentent nombre de surdoués est justement lié à cette avance mentale. Leur âge cérébral n’est plus leur âge physique depuis longtemps. Pour un enfant, il peut y avoir 3 à 4 ans de différence entre les deux. C’était mon cas, et je me suis construite sur cette base.

6-16 ans : un avantage scolaire

Une fois les résultats du test de QI en poche, le sésame était là. J’allais sauter une classe. Adieu la maternelle et la grande section, bonjour le CE1 et les nouveaux copains. S’en est suivie une scolarité tout à fait classique. Une bonne élève modèle, souvent au premier rang, et auto-disciplinée. En 4ème, je savais déjà que si je me mettais au fond de la salle, je n’écoutais rien. C’est peut-être aussi ce qui m’a permis d’être à l’aise. J’étais ma propre autorité. Une période tranquille, une fois rassurés mes parents.

Des parents dubitatifs

« Quand la psy nous a annoncé les résultats, tout de suite, j’ai vu « échec scolaire en troisième », pour moi c’était l’angoisse », raconte mon père. Il ne me l’a jamais caché. Il m’a fallu du temps pour réaliser à quel point ils avaient dû s’adapter à une enfant surdouée. Bons à l’école sans exceller, étudiants de fac lambda, classe moyenne, mes parents n’étaient pas préparés à avoir une enfant « hors-normes ». Ma mère se souvient « avoir été sereine, un peu fière mais pas inquiète. La psychologue nous a beaucoup rassurés. C’est davantage le regard de l’école qui a pu créer chez moi une inquiétude ».

Je n’ai aucun souvenir de mon entrée en CE1 à proprement parler. Simplement, je me souviens que je pleurais tous les jours, j’étais perdue, sans repère… En plein changement. Je ne savais pas écrire. J’ai appris en trois semaines. « Mais tu étais attendue à l’école. On savait qu’une élève sautait une classe. Certains parents d’élèves connaissaient le contexte dès la rentrée. Ça m’avait surprise, voire gênée, m’explique ma mère. Quand je venais te chercher, j’attendais avec les autres parents et on me disait « je sais qui vous êtes, vous êtes la maman de Marianne », c’est un peu perturbant ». Un regard des autres qui reproduit bien l’image du surdoué : un petit génie qui suscite l’intérêt et la fascination par ses compétences scolaires.

Une bonne élève

Je ne peux pas dire que j’ai énormément travaillé. Et c’est une culpabilité énorme. Je ne l’ai pas choisi, mais atteindre le niveau demandé par la société me demande beaucoup moins d’efforts qu’à la plupart des gens. Je n’ai jamais utilisé un bureau. Les devoirs, les révisions, ça a toujours été sur mon lit, devant la télé, allumée sur une chaîne info.

Je déteste le par cœur et je vois encore le regard pantois de mes amis lorsque je leur raconte que je n’ai jamais fait une seule « fiche d’actu » pour préparer les concours des écoles de journalisme. C’est comme ça, soit je sais, soit je ne sais pas. Si je sais, c’est dans un coin de mon cerveau.

Des relations amicales complexes

Les relations aux autres sont toujours compliquées. Les propos de Monique de Kermadec, dans son livre La femme surdouée, résument très justement ce sentiment : « Les problèmes que rencontrent la surdouée à se faire des amis surgissent dès la scolarisation. […] Rencontrer des camarades qui réfléchissent comme elle, ayant les mêmes centres d’intérêt, est statistiquement peu probable. De plus, l’impression de différence peut la décourager de chercher des amitiés chez des enfants de son âge. On décèlera une surdouée à sa tendance à nouer des liens avec des enfants plus jeunes ou plus âgés. Plus jeunes, parce qu’elle peut sans contestation enseigner ce qu’elle sait. Chez les enfants plus âgés, elle trouvera des centres d’intérêt proches des siens ou bien des aptitudes relationnelles de son niveau. »

J’étais effectivement dans la droite ligne de cet extrait. Enfant je parlais aux adolescents, adolescente aux étudiants. Les relations amicales étaient sincères, mais souvent régies par le besoin de s’adapter : « Dans leur désir d’intégration, les petites filles peuvent manquer de personnalité. Instinctivement, […] elles épousent les valeurs et les désirs de groupes auxquels elles aimeraient appartenir ». Dans mon cas, j’ai appris à aimer Diam’s, parce que tout le monde la trouvait super cool. Mes copines n’écoutaient que ça. Il fallait bien s’intégrer. Aujourd’hui je peux vous l’avouer : je détestais Diam’s.

Des caractéristiques pratiques

0,05 millisecondes. C’est l’avantage du cerveau surdoué sur le cerveau « normal ». Ce n’est rien, 0,05 millisecondes. Ce n’est même pas le temps de taper une lettre sur un clavier. Mais cette durée, elle change toute ma vie.

Monique de Kermadec revient sur le fonctionnement du cerveau surdoué : « Le cerveau des personnes surdoués est différent de celui d’une personne dont le quotient intellectuel avoisine les 100. Il ne contient pas plus de neurones mais ces derniers […] sont relayés par une plus grande quantité de matière blanche (les axones qui relient les neurones entre eux et qui sont eux-mêmes protégés par une gaine de couleur blanche appelée myéline). Ainsi, la pensée d’un surdoué se caractérise par son arborescence – les idées se déploient dans plusieurs directions –, parce que les connexions sont plus nombreuses. On a par ailleurs observé que les parties du cerveau d’un surdoué sollicitant des aires cérébrales auxquelles n’a pas recours un cerveau « normal ». »

Impossible de faire quelque chose si je ne conçois pas l’intérêt. Si c’est une obligation scolaire, je vais rechigner jusqu’à épuisement du délai. Je le ferai, mais sans investissement. Je respecterai toujours les dates de rendus, les consignes, je ne refuserai pas de faire, mais je laisserai trainer jusqu’au dernier moment. Ce n’est pas de la paresse, mais bien une recherche profonde de sens dans chacun de mes investissements.

17-21 ans : le passage à l’âge adulte

En effet, on ne nait pas femme, on le devient. On devient adulte aussi. Mais il semblerait qu’on ait oublié de me prévenir que ça ne se faisait pas en un jour. La chute a été rude. Longtemps, j’ai pensé que ce sentiment étrange de différence s’arrêterait à l’âge adulte. Dans mon cas, l’âge adulte, c’était le bac, et sa suite logique, la fac.

Le choc de devenir adulte

J’avais une raison. Une excuse. Toute ma scolarité, j’ai grandi en me disant que ce qui n’allait pas, c’était ce décalage. Alors je mettais tout dans le fameux panier « j’ai 3 ans de plus dans ma tête, mais comme à 18 ans, on devient tous adultes, ça ne sera plus comme ça ». Le Larousse médical ouvre sa définition du surdoué par « Enfant possédant des capacités d’apprentissage supérieures à celles des enfants du même âge. » Enfant. C’est bien là l’erreur. L’enfant surdoué grandit et devient un adulte surdoué. Cette définition fait l’erreur de circonscrire le surdoué au cadre de l’enfance et de l’école. C’est celle que j’aurais pu écrire jusqu’à mon entrée à la fac.

Mais surprise, les immatures de la Terminale qui m’insupportaient avaient aux aussi traversé la rue pour s’échouer sur les bancs du Centre universitaire de Tarn-et-Garonne. Et l’été qui nous avait séparé n’avait à mon grand étonnement, pas provoqué de changement majeur. J’étais avec des gamins, de 18 ans. C’est à 16 ans et demi, dans cet amphi, que j’ai compris que cette différence ne s’estomperait jamais avec l’âge. Je devenais une adulte surdouée.

Découverte tardive des stéréotypes de genre

Petite, j’étais un vrai garçon manqué. Jean, baskets, j’aimais les Pokémon, les Playmobil et je ne compte plus les « Happy Meal garçon » que mes parents ont commandé au McDo. Mais j’aimais autant mes Barbie, mon bébé et son landau, les colliers de perle et jouer à la caissière… Je n’ai jamais remis en cause mon identité de fille, de femme parce que mes intérêts n’ont jamais revêtu le poids de cette identité féminine.

Je concevais et conçois encore mon identité féminine comme pleinement séparée de mes centres d’intérêt. Aujourd’hui, j’aime autant regarder un match de foot que passer des heures chez Sephora. La psychologue Ellen Winner1 considère que cela est propre aux enfants surdoués : ils rejettent toutes les valeurs dominantes, et donc, également les stéréotypes de genre.

Je n’ai pris conscience qu’à l’adolescence du poids des stéréotypes de genre. J’ai grandi avec une mère, une grand-mère qui travaillaient, qui étaient autonomes, de la même façon que les hommes de la famille. J’ai connu mes deux parents au chômage, rien dans leur parcours ne me laissait supposer qu’il y avait une différence entre les hommes et les femmes. Cette découverte a été assez violente à l’adolescence car rien dans mon éducation ni ma conception du monde ne m’avait fait ressentir un plafond de verre pour les filles.

Cela s’explique par le concept psychologique d’androgynéité. Il a été théorisé par Sandra Lipsitz Bem. En psychologie, les traits de caractère sont assignés à l’un ou l’autre genre. La psychologue a ainsi établi l’existence d’une troisième possibilité: l’androgynéité. Cela caractériserait une personne dont les traits de caractère sont tout autant masculins que féminins. Cette tendance se retrouve chez beaucoup de femmes surdouées.

Dans le même temps, l’indépendance et les amitiés

Septembre 2017, bac +3 en poche, direction Sciences Po Bordeaux. À moi l’indépendance, l’appartement en solo et de nouvelles rencontres. Dans un environnement complètement différent, en phase avec mes centres d’intérêt, je tisse des liens. Et j’ose enfin parler de mon mal-être, de ce sentiment de différence aux amis que je rencontre. J’ose enfin être moi-même. Mais je n’ai pas trouvé la solution à cette différence persistante. Enfin socialisée, je ressens toutefois ce « décalage » impalpable. Je ne suis pas comme eux. Ils ne sont pas plus bêtes ni moins intelligents. Ni meilleurs ni moins bons. Mais je ne pense pas comme eux.

La naissance d’un mal-être profond

À la lumière de ces prises de conscience, le passage à l’âge adulte s’est accompagné d’une question : mais alors si être une enfant surdouée c’est être douée à l’école, c’est quoi être une adulte surdouée ? Je n’ai jamais été une enfant très scolaire. J’en avais l’apparence mais pas le profil. C’est ma maturité qui jouait pour moi.

Ma mère dit que j’oscille entre 15 ans et 30 ans. « Parfois, quand tu parles, quand tu agis, j’ai l’impression que tu as 30 ans, que tu es super indépendante… Et des fois, j’ai l’impression que j’ai encore une ado de 15 ans qui panique au moindre truc. » Je ne peux pas lui donner tort. Quand je l’appelle paniquée parce que je n’ai plus d’électricité, je me heurte à un « Oui et qu’est-ce que j’y peux ? », parce que mes émotions ont pris le pas sur ma raison. L’électricité vient de se couper et ce n’est pas le fait en lui-même qui m’angoisse, mais les questions qu’il génère : et si ça ne revient pas, mon congélateur est plein, je fais comment ? Et je n’ai plus beaucoup de batterie, et je n’ai rien pour me faire à manger, et je n’ai plus internet. Cette coupure a duré dix minutes. Suffisamment pour me faire disjoncter moi aussi.

Mais au fil des mois, un sentiment plus ancré s’est installé. Celui de la différence qui n’est pas mesurable sur une échelle de notes et de bulletins. Étudiante classique à 12/13 de moyenne parce que pas très investie dans ma licence de droit, je me sens toujours en avance. Sauf que cette avance n’est plus uniquement une question de savoir. Je reste toujours intéressée par les gens plus âgés que moi, avec plus d’expérience.

Je fais à 20 ans ma première dépression. Décompression psychique d’une nouvelle vie à Bordeaux et stress d’une première année de master, je découvre ma prédisposition génétique aux épisodes dépressifs, mes deux parents ont connu à plusieurs reprises des dépressions sévères. Or, selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) : « Un individu a deux à quatre fois plus de risque de présenter un trouble dépressif caractérisé au cours de sa vie lorsque l’un de ses parents a des antécédents de trouble dépressif ». Au loto des hormones, la sérotonine n’était pas tombée.

22 ans : accepter sa différence

En octobre 2019, je fête mes 22 ans, mais surtout je me prends en main. Toute ma vie je serai surdouée. Il serait temps que je commence à l’accepter. Alors que je suis en plein épisode dépressif profond et que je décide que reprendre un traitement, je rencontre aussi Estelle.

Ma rencontre avec Estelle

Estelle, c’est ma coach. L’intitulé de son métier c’est « coach personnelle et professionnelle ». La première séance, je ne savais pas à quoi m’attendre. « C’est le mieux », a-t-elle répondu. Pas de préjugés, pas d’attendu. Et après 6 séances, je suis enfin sur le chemin de l’acceptation de soi. Avec elle, ça a marché tout de suite.

« Ce qui a été compliqué pour toi c’est qu’on a t’a détectée comme haut-potentiel intellectuel mais pas comme haut-potentiel émotionnel. Ton émotion, ta sensibilité, ton sens de l’observation t’ont fait te construire avec ce que tu connaissais déjà. » Un haut-potentiel, c’est une personne dotée de compétences qui sont capable de développer des compétences dans plusieurs domaines ou un domaine spécifique par sa réflexion, son processus de pensée. C’est une façon de réfléchir particulière.

Mes discussions en séance avec Estelle m’ont aidée à mieux comprendre ce fonctionnement à la fois intellectuel et émotionnel. « Si tu as ressenti des difficultés relationnelles c’est parce qu’il n’y a pas de suivi émotionnel dans la vie. On apprend 3 + 3 = 6. Mais pas à gérer ce qu’on ressent. Or, dans ton cas les émotions sont démultipliées. Tu perçois que ton ressenti face à une situation de simplicité n’est pas celui des autres. Tu ressens la différence. Quand tu as 18 et les autres 13 à l’école, émotionnellement, qu’est-ce que ça génère ? C’est le regard des autres qui peut t’interroger. On en revient à ce sentiment de culpabilité. » Pour elle, il apparait évident qu’on ait très tôt lors du test de QI détecter également la différence entre mon QI et mon quotient émotionnel, sauf qu’il existe un accompagnement pour les surdoués au niveau scolaire mais très peu au niveau émotionnel.

Pour elle, le mal-être que j’ai ressenti est liée à la façon dont j’ai construit ma différence : « Tu as associé les notes et l’école au fait d’être surdouée. Donc une fois sortie de ce système, impossible pour toi de comprendre que ta différence allait persister. C’est ton intelligence émotionnelle qui te permet d’avoir des relations humaines et de t’adapter professionnellement aujourd’hui, mais c’est un travail long, tu dois réapprendre ce que tu es. »

« Oui c’est violent »

Vers 17 ans, je me suis enfermée dans le sentiment de culpabilité. J’avais été stupide de ne pas anticiper que le monde autour de moi ne grandirait pas autant que je le souhaitais. Il a fallu cinq ans pour entendre « Mais oui, c’est hyper violent ! » Cette phrase d’Estelle m’a libérée d’un poids. Ce n’est pas simple de voir s’effondrer la base sur laquelle j’avais construit ma différence. Elle était scolaire, jamais personnelle.

Si je connais des dizaines de chansons par cœur, toutes les capitales et tous les gagnants de l’Eurovision, non, ce n’est pas uniquement parce que ça m’intéresse. C’est parce que je suis surdouée. Et malgré toute la culpabilité que je ressens, je n’ai pas à m’en excuser. Et ça, il a fallu avoir le courage de me l’avouer. Par envie de normalité, le surdoué s’autocensure de façon démesurée.

Combien de fois j’ai la réponse et les autres ne l’ont pas. Combien de fois des profs ont refusé de m’interroger sous prétexte que « Je sais que tu le sais ». Alors petit à petit, on apprend à ne plus savoir. Ou du moins j’ai appris à ne plus dire ou montrer que je savais. Cette autocensure est un moyen d’être dans la norme. Parce que les gens oublient les dates, les noms, n’ont pas toujours les réponses à des questions qui me paraissent évidentes. En laissant croire que je ne sais pas, je me fonds parmi les autres, je ne me fais pas remarquer. C’est un exercice d’équilibriste de jongler entre être un élève brillant et essayer d’être « cool ». Parce que très tôt, j’avais saisi qu’être bonne élève, pour les autres élèves, ce n’était pas « cool ». Pour ça aussi, l’âge adulte me faisait rêver, pour que mes qualités ne soient pas que reconnues par un système scolaire.

Être surdouée, c’est être un tout

Je m’appelle Marianne, j’ai 22 ans et je suis surdouée. J’ai une peur panique du changement, de la perte de repères. Je suis exigeante avec moi-même et avec les autres. Aujourd’hui, je vis avec un demi comprimé de paroxétine tous les matins. Un antidépresseur à petite dose qui agit aussi contre l’anxiété. Et j’ai accepté que mon cerveau était trop rapide pour fonctionner sans un petit comprimé pour le calmer. Mon traitement me permet de vivre avec les avantages d’être surdouée en minimisant les inconvénients.

Être surdouée, c’est en permanence se poser une myriade de questions en arborescence. Pour prendre une analogie récente, parlons de la contamination du Covid-19. Une question en engendre trois, qui en engendrent chacune trois et ainsi de suite. L’avantage, c’est que lorsque qu’on réfléchit un plan, on y intègre directement l’existence d’un plan B. Anticipation, adaptation, caméléon. Mes maîtres mots. Être une adulte surdouée, c’est faire tout ce qu’on a toujours fait à l’école. Mais partout. Tout le temps : s’adapter.

Marianne Chenou

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